L’agriculture a été, depuis des temps immémoriaux, l’activité essentielle de notre village.
Le XXe siècle, fort de l’industrialisation puis de la tertiarisation de la société, a constitué une rupture profonde dans le domaine agricole. À quelles mutations a-t-on pu assister à l’époque ?

 

_fermes1Pendant la première moitié du XXe siècle, notre village restait fortement marqué par l’empreinte agricole, malgré une notable présence de l’industrie dans la vallée de l’Andelle.En effet, Vascoeuil connaissait un ensemble encore important de personnes travaillant dans l’agriculture même s’il est difficile de quantifier avec précision le nombre d’agriculteurs que comportait le village dans la mesure où cette activité pouvait aussi être le fait de personnes travaillant à temps partiel sur de petites exploitations. Il y avait tout d’abord quatre fermes de taille plus conséquente. Au Mouchel, rue de la Forêt, on trouvait la ferme de M. et Mme Masse qui étaient encore présents au moment de la Seconde Guerre mondiale. Au niveau du pont sur l’Andelle, se situait une autre ferme qui existe toujours aujourd’hui. Elle était à l’époque tenue par M. et Mme Rubin, qui avaient succédé à M.Jobin,
avant de passer dans les mains de M. et Mme Duval. Elle a depuis été reprise par M. et Mme Moëns. Ces personnes exploitaient la ferme en faire-valoir, la propriété appartenant à la famille Pol Roger et étant mise à bail. Le fermage dû aux propriétaires était indexé sur la valeur des denrées agricoles : si le prix du beurre et le cours du blé montaient, le fermage était réévalué. Rue de la Ferme se localisait une troisième exploitation dont la mémoire perdure par le nom même de la rue qui témoigne de cette activité passée. C’était la ferme gérée par M. et Mme Grout dont les photographies nous donnent un aperçu intéressant de ce que pouvait être la vie dans une exploitation agricole des années 30. Cette ferme fut reprise par M. Bernard Gantier, vers 1950, puis par M. Fernand Lequen. À la Grâce de Dieu, sur le plateau, en direction de Martainville, prenait place la dernière de nos fermes : celle de M. et Mme Godement.

Travaux à la ferme chez les Grout, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. (Archives J. Grout)

À côté de ces exploitations agricoles il y avait des fermes herbagères tenues par des personnes à la retraite. Ainsi les lopins de terre de la maison jouxtant le château de Vascoeuil, rue Michelet, étaient travaillés par Paul Grout. De même, Monsieur Bordin s’adonnait aux activités agricoles au 37-39 rue des Canadiens. Monsieur Raban, quant à lui, se livrait au même travail dans la maison située face au restaurant l’Auberge du château. On le voit, la liste est longue et n’est pas exhaustive. Il ne faut pas oublier, en outre, que de nombreux villageois complétaient leurs ressources par l’entretien d’une basse-cour dispensant oeufs et viande et par un jardinet qui s’avérait d’un appoint substantiel au niveau alimentaire. Face à cette grande diversité de situations, quel tableau peut-on dresser de la vie agricole, à l’époque?


La vie dans les fermes de Vascoeuil de la première partie du XXe siècle était évidemment rythmée par les travaux des champs. Aux saisons plus creuses de l’hiver succédaient les périodes beaucoup plus heurtées du printemps, avec ses plantations, ou bien de l’été avec son importante moisson. Cette dernière constituait un des moments cruciaux de l’année. On ne coupait pas, alors, le blé à maturité. Celui-ci était fauché courant juillet alors qu’il était encore au stade de grain pâteux chargé en eau. Il était donc séché sur place pendant une quinzaine de jours. Pour cela, on le rangeait en bottes coniques rassemblées en faisceaux de neuf prenant la forme d’une toiture de maison et que l’on appelait “diziaux”. Ce n’est qu’ensuite qu’il était engrangé ou mis en meule. Lorsque la dernière charrette arrivait portant son précieux

chargement, on plaçait un bouquet à son sommet que le plus jeune offrait à “la patronne”. La fête qui clôturait ce travail était un moment de convivialité important que l’on appelait la “Passée d’août”. On battait par la suite le blé avec une batteuse à vapeur ou à entraînement par des chevaux. Cette machine circulait de ferme en ferme et il fallait attendre sa venue pour procéder à l’opération. Une forte cohésion unissait ce monde paysan dans lequel on s’entraidait volontiers.

En général, la ferme était tenue par le couple d’exploitants agricoles. À chacun ses fonctions. À l’homme revenaient les travaux durs des champs tel le labourage avec le cheval de trait. À la femme incombait la gestion de la ferme, la vente des produits de l’exploitation mais aussi des travaux champêtres tels le sarclage,le repiquage sans oublier la traditionnelle traite des vaches qui l’obligeait à être sur le pied de guerre tôt le matin. Ces activités rythmaient la journée et la semaine dont l’apparente monotonie était rompue périodiquement par le jour de lessive. Les deux guerres mondiales étaient venues un temps perturber ce bel édifice et les femmes durent assurer seules le poids écrasant du travail de la ferme, responsabilité qu’elles ont assumée avec beaucoup de courage et d’abnégation.


Le travail était tel qu’il fallait, en fonction de la taille de la ferme, se faire aider. Dans la plupart des fermes, un ouvrier agricole pouvait suffire. Dans les exploitations plus grandes, il en allait autrement. Chez les Grout, par exemple, on disposait d’une bonne, d’un vacher, d’un charretier et d’un homme de cour nourris et logés à l’année. Lors de la moisson s’ajoutaient les tacherons, parfois des ouvriers des usines voisines qui venaient, après les réformes du Front populaire de 1936, passer leurs quinze jours de congés payés à la ferme afin d’améliorer leur ordinaire. Ce sont alors quelque vingt personnes qu’il fallait nourrir tous les jours. Pour faire des économies, il arrivait qu’on serve à cette abondante main-d’oeuvre du hareng mariné jugé moins coûteux que la viande. On imagine sans peine qu’on ne chômait pas à la ferme! C’est pourquoi les enfants étaient eux aussi mis à contribution et apportaient une aide appréciable. On leur servait la boisson, un cidre mêlé d’eau, qui leur donnait du coeur à l’ouvrage. On les obligeait par exemple à détourer, c’est-à-dire à couper à l’aide d’une faux, le périmètre extérieur du champ pour ne pas que soit perdue une part de la récolte dans les endroits marqués par le passage de la faucheuse.


À Vascoeuil, si l’essentiel de l’activité tournait autour de l’élevage, il ne faut pas oublier pour autant d’autres productions comme celle des pommes qu’on emmenait à la gare du village. Les charrettes accédaient au quai par une rampe en terre renforcée qui existe toujours à l’heure actuelle. On chargeait les pommes à bord des wagons. La gare permettait aussi de se fournir en engrais et, exceptionnellement, lorsque le besoin s’en faisait sentir, on pouvait acheter de l’outillage agricole aux Établissements Perdroux, situés à proximité des infrastructures ferroviaires. Les chevaux, quant à eux, pouvaient être achetés à la foire Saint-Romain, à Rouen. Quant à la vente des produits de la ferme, elle était assurée sur les marchés des bourgs voisins comme celui de Ry. Le lait, le beurre et la crème s’y vendaient bien. Les gens avaient aussi la possibilité de se rendre directement à la ferme pour s’y approvisionner. Ce monde immuable, affecté déjà depuis quelques décennies par l’industrialisation naissante et l’exode rural, a fini par se métamorphoser totalement dans la deuxième moitié du XXe siècle. Comment cela at-il été possible?

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Banneau dans la cour de la ferme des Grout, vers 1938.
(Archives J. Grout)

La Seconde Guerre mondiale a pu laisser penser que les agriculteurs avaient, un temps, pris leur revanche sur les gens de la ville. Alors que les tickets de rationnement étaient de mise et que le marché noir sévissait dans les agglomérations urbaines, les campagnes faisaient figure d’espace privilégié où l’on mangeait à sa faim. Jamais les agriculteurs n’avaient connu une telle importance ni autant de liens de cousinage tant on les courtisait
pour quémander de la nourriture! Certains se souviennent encore du ballet de pots au lait qui, le soir, à partir de 18h30, s’orchestrait autour des fermes ! L’après-guerre allait se révéler plus difficile car, dans une économie en pleine mutation, il allait falloir se battre pour se transformer ou disparaître… En effet les politiques français de la quatrième et de la cinquième République avaient bien conscience que l’heure n’était plus à protéger
l’agriculture par des barrières protectionnistes élevées, comme au temps de Jules Méline. La France n’était plus capable de nourrir les Français et l’on se trouvait dans une situation de grande dépendance à l’égard des États-Unis.


Sous l’effet de la PAC, la Politique agricole commune initiée par le Traité de Rome signé en 1957 instituant la CEE et lancée au début des années 60, une véritable révolution s’est engagée dans les campagnes. On a assisté alors à ce qu’on a appelé la “fin des paysans”. La mécanisation et la concentration des exploitations ont transformé profondément le paysage agricole. Sur des exploitations dont la taille moyenne s’accroissait, travaillait une main-d’oeuvre de moins en moins nombreuse. Le paysan a laissé place à l’exploitant agricole, formé et diplômé, à la tête d’une véritable  entreprise et membre d’une nouvelle génération prête à mettre le progrès technique en pratique, quitte à s’endetter. De plus le mode de vie urbain s’avérait attractif et les métiers de la terre étaient, parallèlement, de plus en plus perçus comme répulsifs. Vascoeuil n’a pas failli à la règle. Les fermes ont disparu les unes après les autres. Il ne reste plus aujourd’hui qu’un seul corps de ferme encore à usage agricole. Les autres ont été transformés pour devenir lieu de résidence.


C’est ainsi qu’il faut aujourd’hui faire un effort d’abstraction pour imaginer ce que pouvait être la ferme située au coeur du bourg, dans la rue du même nom, même si la structure des bâtiments reste là, tant la propriété a été divisée et a changé d’usage. Concernant la ferme de la rue de la Forêt, les bâtiments ont même, pour certains, disparu et ne donnent plus qu’un aperçu partiel de ce que pouvait être une ferme du type clos masure. Le beau corps principal a heureusement subsisté et est en cours de restauration.

C’est donc à la ferme de la rue du Mouchel qu’il faut se rendre pour prendre connaissance de ce que pouvait être une grande ferme d’autrefois. Là, les bâtiments sont toujours en place même s’ils ont été le plus souvent remaniés et on peut en reconstituer la fonction passée. En bordure de route, deux étables et deux écuries se succédaient. Entre ces deux bâtiments se trouvaient les clapiers à lapins. Dans la cour, un autre bâtiment servait pour partie de cellier, avec son stockage de fûts de cidre et son pressoir. Le reste du local servait à loger un aplatisseur de grain, machine permettant de fendre l’écorce du grain de blé afin d’en faciliter la digestion par les bêtes tandis que l’étage était consacré à l’entreposage du grain. Un troisième bâtiment était voué à l’élevage des veaux nés dans l’année. Ailleurs, une grange à foin et une grange à paille développaient leur belle ordonnance.
Les gerbes de blé y étaient stockées du sol au plafond et au centre de la pièce prenait place une batteuse. La petite bâtisse accolée à la grange, appelée manège, permettait à des chevaux tournant en rond de faire fonctionner la batteuse. Un four à pain, aujourd’hui disparu, complétait le dispositif de cet ensemble. De l’autre côté de la rue, le manoir lié à l’exploitation a toujours fière allure. Une carte postale datant d’il y a cent ans montre la ferme telle qu’elle était à l’époque. Il s’avère qu’elle a peu changé et elle pérennise à elle seule un monde à jamais disparu.

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Grande ferme près du pont de l’Andelle, photographie antérieure à 1909. (Collection Le Brozec)

Le monde agricole a donc subi, à Vascoeuil comme ailleurs, une véritable mue. De solides bâtiments témoignent encore de cette époque révolue et contribuent à l’affirmation du patrimoine du village. Ils restent les gardiens de notre mémoire commune.

Jean-Joseph LE BROZEC