Elément emblématique du village, le château de Vascoeuil constitue le thème de la première des chroniques qui jalonneront les bulletins municipaux des prochaines années. Cette approche initiale est délibérément généralisante et nous reviendrons plus en détail sur chacune des grandes périodes qui ont fait l'histoire du château de Vascoeuil.

 

De la place forte au château de plaisance

L'histoire de la seigneurie de Vascoeuil est fort ancienne. La première mention de la terre de Vascoeuil, Wascoilus, cum omnibus appendiciis suis, apparaît très tôt, dans un recueil des actes de Charles le Chauve daté du 26 mai 876. Le premier seigneur connu est Theobaldus de Wascolio, filius Normanni, à savoir Thibaut de Vascoeuil, fils de Normand, dont le nom est cité en 1050 !

Au début du XIIIe siècle, la seigneurie passe à la famille de Hotot à laquelle elle appartient pendant un siècle. Au début du XIVe siècle, la seigneurie est alors dans les mains de la famille d'Estouteville puis dans celles des châtelains de Beauvaiphoto1-chateaus alliés aux d'Estouteville. Au XVIe siècle, le domaine dépend de la famille de Mouÿ puis passe de main en main aux XVIIe et XVIIIe siècles. Aux grands lignages aristocratiques de la période précédente succède le monde fragile des marchands, des personnages anoblis, tels Jacques Haguelon, Jean-François Forestier...

Entre 1660 et la Révolution le domaine change sensiblement. Au début de cette période, seuls sont cités le manoir et le colombier. Au début du XVIIIe siècle, divers bâtiments ruraux apparaissent. En 1774, le plan de Caresme montre qu'un jardin à la française est implanté, entre manoir et rivière, là où on le retrouve aujourd'hui restauré.

Bien que le château, dont la construction s'étale sur plusieurs siècles, ne présente pas l'unité d'autres demeures seigneuriales, une certaine homogénéité de construction se dégage de par l'unité des matériaux employés et les bandeaux de pierre qui assurent la cohésion de l'ensemble. La tour octogonale comportant l'escalier remonte, pour ses structures les plus anciennes, au XIIe siècle, à une époque où cette région constituait une marche entre Normandie et France, et se situait au cœur des conflits entre rois d'Angleterre et de France. C'est pourquoi elle présente cette allure défensive soulignée par les meurtrières et la trace de machicoulis. Elle est construite en partie hors-œuvre, ce qui lui donne une certaine autonomie par rapport au reste de la façade. L'apparence de cette tour tranche grandement, par l'étroitesse de ses meurtrières, avec les larges fenêtres percées postérieurement en façade, aux XVII- XVIIIe siècles. Le bâtiment principal date, dans son gros œuvre, de la seconde moitié du XVe siècle.

Après avoir traversé la tourmente révolutionnaire, le château de Vascoeuil entre dans une nouvelle ère de son histoire marquée, entre autres, par la présence de trois hôtes de renom : Jules Michelet, Alfred Dumesnil et Paul Baüdouin.

 

Au temps de Jules Michelet, d'Alfred Dumesnil et de Paul Baudoüin

Les liens de Jules Michelet (1798-1874) avec le château de Vascoeuil tiennent à la relation que l'historien entretient à partir de 1840 avec Adèle Dumesnil, châtelaine de Vascoeuil et mère d'un de ses élèves, alors qu'il est professeur au Collège de France. Michelet et Adèle Dumesnil nouent rapidement une amitié amoureuse et le grand historien séjourne à plusieurs reprises à Vascoeuil. La mort d'Adèle Dumesnil, atteinte d'un cancer, le 31 mai 1843, ne rompt pas, dans un premier temps, les liens de l'historien avec Vascoeuil maintenus par le mariage de sa fille, Adèle Michelet, avec le fils de Mme Dumesnil, Alfred, le 4 août 1843. Dans les années qui suivent, Michelet se rend à plusieurs reprises à Vascoeuil. C'est dans la tour de guet qu'il a écrit une bonne partie de sa monumentale Histoire de France. Sa rencontre avec Athénaïs Mialaret, qu'il épouse en mars 1849, détend quelque peu ses liens avec la demeure normande. La mort de sa fille Adèle, en juillet 1855 le détache encore davantage des Dumesnil. Les séjours à Vascoeuil se font plus rares et, en 1864, la rupture est consommée entre l'historien et son gendre et la mort de Michelet, le 9 février 1874, clôt cette période de la vie du château.

La vie culturelle de Vascoeuil ne s'éteint pas pour autant avec la mort du grand historien. Alfred Dumesnil s'étant remarié en 1871 avec la sœur d'Elisée Reclus, le père de la Géographie universelle, cette union permet de faire venir à Vascoeuil tout un groupe d'intellectuels qui continuent de faire vivre la vieille demeure. De grandes figures y sont accueillies comme les Quinet, Bertillon, Renan, Eugène Noël...

Avec Paul Baudoüin, professeur à l'école des Beaux Arts de Rouen puis de Paris, se poursuit la période faste du château. L'artiste a épousé Jeanne Dumesnil, la fille d'Adèle Michelet et d'Alfred Dumesnil, en 1874. Elève puis ami de Puvis de Chavannes, Paul Baudoüin s'inscrit dans la continuité du maître comme en témoignent les fresques qu'il a peintes à la Bibliothèque de Rouen ou au Petit-Palais, à Paris, pour ne citer que celles-ci. Admirateur des grands fresquistes de la Renaissance comme Fra Angelico ou Michel-Ange, c'est sur les murs du château de Vascoeuil que l'artiste fait ses premiers essais de peinture en fresque.

 

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Le peintre Paul Baudoüin dans son atelier,
Fonds Chapellière

Paul Baudoüin était un personnage mémorable et attachant qui a laissé un souvenir fort aux personnes qui l'ont rencontré. Sa mort, en 1931, clôt cette autre étape de l'histoire du château de Vascoeuil.

 

Du relatif abandon à la renaissance

Lorsque en 1949 Madame Charles Baudoüin, la veuve du fils du peintre, doit se séparer définitivement de la propriété de Vascoeuil, c'est encore une page de la vie du château qui se tourne dans la mesure où cette propriété avait été dans la même famille depuis 1808.

Ce n'est qu'à partir de 1964 que le château opère une véritable métamorphose avec l'achat de la propriété par Danièle et François Papillard. À l'évidence, le château a alors besoin d'un grand travail de restauration. Le bâtiment est en piteux état, le jardin à la française est en friche et le colombier est envahi par le lierre ! Suite à d'importants travaux réalisés dans les règles de l'art et selon les techniques traditionnelles par des artisans locaux, le château se transforme peu à peu en ce lieu culturel que nous connaissons aujourd'hui et qui accueille chaque année plusieurs milliers de visiteurs. Les salles ouvertes au public, situées sur trois étages, ont été entièrement remises en état : plafonds, murs, cheminées... Le dallage du rez-de-chaussée a une origine prestigieuse puisqu'il provient de la Salle des Procureurs du Palais de Justice de Rouen.

Le château de Vascoeuil par PalliottiSite inscrit dès 1942 et classé en 1944, Vascoeuil figure dans l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 1985 pour le colombier, et en 1991 pour le château. Le remarquable travail de restauration dont il a été l'objet a été récompensé par l'attribution du prix « Chef d'œuvre en péril » en 1972. Animé par une association : « Les Amis du Château de Vascoeuil et de Michelet », ouvert au public dès 1970, le château a reçu depuis lors les oeuvres de grands artistes contemporains comme Vasarely, Dali, Léger, Léonor Fini, Mathieu, Braque, Cocteau, B. Buffet, pour ne citer qu'eux ! ...

En 1989, dans le cadre des cérémonies du Bicentenaire de la Révolution française, a été créé par les propriétaires, dans une grange à colombages de 1793 remontée dans le parc du château, le musée Michelet de Vascoeuil qui est le seul musée Michelet existant en France. De même, le cabinet de travail de Michelet a été reconstitué à l'identique au sommet de la tour avec une effigie en cire de l'historien signée de Daniel Druet, grand prix de Rome de sculpture.

Le gros des travaux est désormais terminé mais le château continue toujours dans la voie des embellissements avec la restructuration paysagère de certaines parties du parc, l'enrichissement de son jardin de sculptures du XX° siècle et un entretien attentif toujours soucieux du respect du patrimoine.

Danièle et François Papillard poursuivent leur action, relayés depuis quelques années par leur fille Marie-Laure. Leur dynamisme a permis au château de rayonner au niveau national et international donnant ainsi au village une grande renommée. Nous nous devons de louer cette entreprise de grande ampleur.

Cette histoire très riche, cette métamorphose récente assurent la pérennité de ce « lieu unique » -selon le mot de Michelet dans son Journal (1860)- pour le plus grand plaisir des visiteurs.

 

Jean-Joseph LE BROZEC

 

Nous vous recommandons la lecture de différents ouvrages écrits par Maître PAPILLARD sur l'Histoire de Vascoeuil, livres que vous pouvez trouver à la librairie du Centre d'Art : « Michelet et Vascoeuil », « Michelet et la Normandie », « Mille ans d'histoire à Vascoeuil » et « Michelet, moi amoureux de Vascoeuil ».

Iconographie :

Photo 1 : Le château de Vascoeuil vers 1910-1920, carte postale ancienne, Collection Le Brozec
Photo 2 : Le peintre Paul Baudoüin dans son atelier, Fonds Chapellière
Photo 3 : Le château de Vascoeuil par Palliotti