Eglise, curés et paroissiens, à Vascoeuil, au XXème siècle

art photo 1 1Bien que le village de Vascoeuil soit de petite taille, une visite dans sa modeste église paroissiale réserve bien des surprises. Une fois franchi le lourd vantail de l’entrée et passé le choc de la découverte de véritables chefs d’œuvre de l’art religieux qui relèvent avec art notre humble édifice, c’est toute l’empreinte d’un monde aujourd’hui assoupi que l’on découvre pas à pas, au gré de la rencontre avec les lieux. Quelles ont pu être la force de l’Eglise catholique et l’évolution du sentiment religieux, dans la commune, au cours du XXème siècle ?

 

 Jusqu’au début des années 1960, l’Eglise catholique a revêtu une grande importance dans la vie quotidienne des Vascoeuillais. Du baptême de l’enfant à l’extrême onction, en passant par la communion et le mariage à l’église, la vie des villageois était fortement encadrée par le religieux. Les débats orchestrés par la Révolution française sur la place du religieux dans la société française, avec son cortège de persécutions de prêtres réfractaires, les conflits nés de la séparation des Eglises et de l’Etat, en 1905, avec la fameuse loi initiée par les Radicaux, semblaient ne pas avoir laissé de traces vives dans le village.

Le sentiment religieux était donc profond et paraissait ne pas devoir être remis en cause de façon ouverte. Il faut dire que l’encadrement religieux était de premier ordre. Le village disposait quasiment de son propre curé. Car, s’il lui fallait le « partager » avec Perruel, la municipalité logeait l’ecclésiastique au presbytère, faisant ainsi de cet homme un membre à part entière de la communauté villageoise. Le curé, qui passait le plus clair de son temps dans la commune, s’en trouvait par là-même parfaitement intégré. On le respectait, on l’invitait, on lui offrait de la nourriture, rendant ainsi son quotidien un peu plus confortable.

Une plaque fixée sur un mur de l’église égrène les noms de tous ces desservants qui ont marqué de leur empreinte la vie religieuse de Vascoeuil. C’est ainsi que l’on peut lire les noms de messieurs Morin, Landrin, Gaudray, Le Morvan, Bertrand et Aubry. Une photographie ancienne datant des années 40 nous montre le père Bertrand, avec sa barbe blanche, posant dans la cour de l’école. D’une sévérité légendaire, cet ancien missionnaire maîtrisait avec dextérité l’arme de la gifle. L’abbé Aubry, resté plus de cinquante ans au service des croyants du village, a durablement marqué ses ouailles par sa bonhommie, son ouverture d’esprit mais aussi sa fantaisie. Certains de ces hommes sont enterrés à l’Est de l’Eglise, dans l’espace le plus sacré du cimetière, près d’un beau piètement de calvaire Renaissance. L’abbé Aubry, quant à lui, a voulu se faire inhumer dans les travées gauches du cimetière, au milieu des concitoyens qu’il avait accompagnés sa vie durant.

Les tâches du curé d’un petit village étaient multiples. Il y avait évidemment les fonctions religieuses d’encadrement de la population comme le baptême qui permettait à l’enfant d’entrer dans la communauté des chrétiens ou le catéchisme qui lui donnait les moyens d’acquérir une culture religieuse suffisante. Le culte était alors ponctué de très nombreuses messes. Dans les années 50, il était encore dans les habitudes de dire la messe une fois par jour, à 7 heures. Cela n’empêchait pas le curé d’organiser l’importante célébration du dimanche. S’ajoutaient à cela les communions, les mariages ou les enterrements, précédés le plus souvent d’un accompagnement des personnes. La confession était alors de règle et le curé se trouvait dépositaire des secrets de ses fidèles. L’ecclésiastique avait aussi pour rôle de régler certains différends familiaux. Il intervenait, par ailleurs, pour organiser une aide aux plus démunis. Enfin, il pouvait, s’il le souhaitait, s’ériger en véritable organisateur de voyages pour une partie non négligeable de la population du village. Des photographies anciennes ont conservé le souvenir des expéditions organisées par l’abbé Aubry, tel ce voyage au Havre, sur les traces des grands paquebots de l’époque, au début des années 50.

Les curés de Vascoeuil ont donc constitué la pierre angulaire de l’édifice religieux du village. Comment les habitants ont-ils vécu leur croyance ?

art photo 2 1

Être paroissien à Vascoeuil, dans la première moitié du XXème siècle, représentait un vaste programme. Le bébé était baptisé très tôt, preuve d’une croyance bien ancrée. L’enfant commençait le catéchisme vers l’âge de 8 ans. Dans les années 30, ces cours se passaient dans l’église. Plus tard, avec l’abbé Aubry, on se retrouvait au presbytère pour mettre en œuvre les leçons. La présence à la messe était obligatoire pour les enfants concernés par cet enseignement. Selon la volonté des parents, on pouvait devenir enfant de chœur et servir à la messe. En général, cette fonction n’avait qu’un temps. Une fois passée la communion, il était fréquent que l’on cesse d’être enfant de chœur. Mais certains poursuivaient plus longtemps l’exercice, parfois jusqu’à 18-20 ans, voire davantage. Les enfants de chœur servaient à tour de rôle la messe de 7 heures. Quel plaisir, alors, de faire sonner les cloches ! S’il faisait trop froid à l’église, la cérémonie pouvait se dérouler au presbytère.

La communion était une autre grande aventure religieuse. On communiait, en général, à l’âge de 12 ans. Pour cela, il fallait d’abord avoir suivi le catéchisme prodigué par le curé pendant 4 ans. On devait ensuite aller se confesser. Les parents veillaient au grain ! Avant la communion, on participait à la retraite. Avec l’abbé Aubry, celle-ci se localisait au niveau de la route de Mesnil-Perruel, dans le bois situé au dessus de la ferme Allard. Ce curé possédait une table de ping-pong qui venait à point nommé agrémenter les activités proposées. Le jour de la communion, certains enfants pouvaient être pourvus d’un beau costume et de souliers vernis. Tous portaient une aube d’un blanc immaculé que l’on avait achetée, louée ou empruntée pour l’occasion. Ce moment-clé de la vie du jeune croyant offrait l’opportunité de réunir la famille. Un grand repas marquait l’événement. Une cuisinière commandée pour l’occasion pouvait se révéler être une aide précieuse. Un an après, si les parents le souhaitaient, avait lieu la confirmation.

La messe du dimanche représentait un temps fort de la semaine. Si tous les gens n’étaient pas présents et si, parfois, certains hommes préféraient se rendre au café pour jouer aux dominos plutôt que d’aller à la messe, l’église n’en était pas moins pleine. En un temps où on n’avait pas beaucoup d’argent, ni de loisirs, la messe représentait à n’en pas douter une distraction et une ouverture. Aux Rameaux, par exemple, on se souvient avoir été dans l’obligation de rester debout pendant l’office. Certains n’en pâtissaient pas puisque des bancs leur étaient réservés dans l’église. A la Toussaint, le cimetière était bondé car on veillait au bon entretien des tombes. A Noël, la messe de minuit constituait un grand événement qu’on ne manquait pas. On pouvait réveillonner ensuite.

Pâques était fêtée de façon marquée. Les enfants déambulaient dans les rues avec de grandes corbeilles en osier. Ils disposaient de claquets constitués de deux pièces de bois qui faisaient du bruit quand on les entrechoquait. Forts de cet attirail, les jeunes Vascoeuillais quémandaient quelques piécettes ou de vrais œufs. Une chanson accompagnait cette demande : « Alléluia du fond du cœur, n’oubliez-pas les enfants de chœur. Un jour viendra, Dieu vous l’rendra, Alléluia… ». Mais gare à celui qui ne donnait pas, il risquait d’entendre : « Titi a mis sa poule à couver, c’était pour pas vous en donner. Un jour viendra, la poule crèvera, Alléluia… ». Certains se souviennent encore d’une mémorable bataille d’œufs, sur la Côte Caumont, venue clore cette quête merveilleuse. Le curé n’avait pas été content du tout !

Il y avait aussi la grande affaire du pain béni. Plusieurs fois par an, on prenait la civière en bois à trois étages remisée dans l’église, près du confessionnal, pour aller en procession chercher du pain à la boulangerie. La civière était parée de dentelles pour l’occasion. Une fois le pain béni, il pouvait par exemple être distribué aux jeunes filles du village, lorsque leur tour était venu. Le reste était découpé en morceaux et distribué au moment de l’office. Au mois de mai, mois de Marie, une grande procession placée sous la bannière de la Vierge traversait le village. Très suivie jusqu’au début des années 50, elle a disparu par la suite.

Toutes ces activités menées soart photo 3 1us la houlette du curé n’empêchaient pas les croyances populaires de s’épanouir. Il y avait, par exemple, les neuvaines qui, par le biais de neuf journées de prières, devaient permettre de guérir de certaines maladies. On faisait appel aux saints dont la médiation s’avérait utile pour triompher de tel ou tel mal. Dans l’église de Vascoeuil, le gisant d’Hugues de Saint Jovinien était réputé guérir les maladies de peau. Une pièce trempée dans le bénitier de l’église et frottée sur la peau était censée soigner les verrues, à la condition, toutefois, qu’on laisse la pièce en question dans l’église ! Dans le village, la source Saint Martial découverte par l’abbé Bertrand et qui prenait naissance dans la cour du magasin Graine des Champs, passait pour avoir des pouvoirs guérisseurs. Elle a été rebouchée depuis, en raison du trop grand afflux de pèlerins ! L’abbé Aubry, qui avait du recul par rapport à ces pratiques, avait pris le parti de les accompagner plutôt que de tenter, en vain, de les éradiquer.

Cette vie religieuse, profonde jusque dans les années 50, a connu de profondes mutations par la suite. Quelles ont été ces mutations ?

 art photo 4 1Depuis 200 ans, un phénomène majeur est à l’œuvre en Occident. Il s’agit du recul du fait religieux, ce que l’on appelle la déchristianisation. Cette dernière, née dans la capitale et dans les grandes villes industrielles, s’est ensuite développée sur l’ensemble du territoire. Vascoeuil n’a pas dérogé à la règle et a été confronté, plus particulièrement à partir des années 60, à ce mouvement. La présence à l’église est devenue plus épisodique. Des pratiques comme la confession se sont raréfiées. Le nombre de baptêmes a connu une baisse certaine, comme en témoignent les statistiques tenues par l’Eglise elle-même, et l’âge de l’enfant au baptême a légèrement reculé, preuve de la perte d’une part de la valeur religieuse que l’on conférait à cet acte. Le nombre de mariages religieux a lui aussi progressivement chuté, laissant place à la montée en puissance de nouvelles formes de vie de couple. Face à un phénomène assez clairement identifié, beaucoup ont cherché des explications.

A Vascoeuil, comme ailleurs, une des raisons de la déchristianisation tient au problème de l’encadrement des fidèles. Être curé donnait de l’aura et le prestige de la fonction rejaillissait sur l’ensemble de la famille. On était fier d’avoir un fils, un frère ou un oncle curé. Le fait d’être ecclésiastique représentait, à l’évidence, une forme d’ascension sociale. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Être curé n’attire plus. C’est tout juste si l’on ne voit pas avec une certaine méfiance une jeune vocation s’affirmer. Est-ce lié au célibat imposé des prêtres que l’Eglise catholique a maintenu contre vents et marées ? Est-ce parce que la charge de curé représente un redoutable sacerdoce, mal rémunéré qui plus est ? Quelles qu’en soient les raisons, force est de constater que la fonction n’est plus prisée et que l’Eglise est confrontée à une terrible crise des vocations. Le curé qui a en charge la commune de Vascoeuil a aussi à gérer une trentaine d’autres communes. Comment, dans ces conditions, malgré le soutien actif des laïcs, assurer un encadrement efficace des croyants ?

Une autre raison de la déchristianisation réside dans l’approche que l’on a aujourd’hui de la vie. Dans une société consumériste comme la nôtre, la quête de spiritualité ne semble plus guère pouvoir trouver la place qu’elle occupait auparavant. On vit dans l’immédiateté, on se préoccupe avant tout d’assouvir les besoins du moment. Des notions comme le paradis, l’enfer ou la peur du pêché, par exemple, ont perdu de leur importance face à la montée d’aspirations comme la réussite sociale, le confort domestique, le bien-être corporel…

Depuis les années 1960, Vascoeuil a connu, comme tant d’autres lieux, une véritable révolution des mœurs qui a bouleversé notre vision des choses et notre façon d’envisager la vie en société. Les combats des années 60 et 70, symbolisés entre autres par les événements de mai 1968, ou les grands débats d’opinion plus récents, ont poussé les gens à évoluer dans leurs mœurs. L’arrivée de la contraception, le divorce facilité, le droit à l’avortement, le PACS puis le mariage pour tous, sont autant d’éléments qui ont amené de profondes mutations dans la société. La libération des mœurs a inexorablement conduit à remettre en cause les codes moraux établis de longue date par l’Eglise. Celle-ci s’est trouvée confrontée à l’impossible dilemme d’accompagner le changement ou de le refuser, au risque, dans les deux cas, de perdre des adeptes.

Pourtant, on évoque parfois, aujourd’hui, l’idée d’un réveil du religieux. Chaque élection de pape fait la une de l’actualité et des événements comme les journées de Taizé prouvent la vigueur du sentiment religieux chez certains jeunes. Mais ces éléments dissimulent mal une situation qui demeure précaire pour l’institution religieuse. A Vascoeuil, notre petite église, constamment fermée en raison des risques de vol, n’est plus ce lieu de convivialité qu’elle était autrefois.

On prête à André Malraux cet aphorisme : « lart photo 5 1e XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas », la question reste posée. Une chose est sûre, à Vascoeuil comme ailleurs dans le monde occidental, le déclin du religieux est là et la morale chrétienne n’est plus la seule à sous-tendre notre vie. A défaut d’un renouveau du religieux, il restera à réinventer une nouvelle morale républicaine.

 

Jean-Joseph Le Brozec

 

Encore un grand merci pour les apports éclairés de Mme et M. Jean Grout, Mme et M. Noël Groult, Mme et M. Mancelle, Mme et M. Perdoux et Mme et M. Prévost.